Le Talent

Jacques Ousson
A l'une de ses admiratrices qui s'étonnait de son génie, Victor Hugo répondit :
“ Madame, le Génie c'est comme un œuf, cela se couve”.
Le talent c'est comme le génie, il faut avoir la patience de le couver pour le faire éclore.
Tous les grands artistes ont consciencieusement appris ce que leurs Maîtres leur transmettaient et s'imprégnaient des techniques du passé et de celles de leurs contemporains.
Travaillant sans relâche pour parfaire leur technique, ils s'efforçaient de mettre en valeur leur vision personnelle de l'art dans des œuvres originales.
Lorsqu'ils présentaient leurs œuvres, le succès était rarement au rendez-vous, sans se décourager ils perfectionnaient leur art jusqu'au moment où ils arrivaient à vaincre les incompréhensions.
La Beauté d'une technique, la richesse et l'originalité d'une œuvre sont toujours reconnues.
Actuellement, tout le monde veut devenir « artiste peintre », mais bien entendu, personne ne veut plus faire les efforts nécessaires pour « couver son talent », persuadé qu'il suffit de suivre son instinct pour être capable de réaliser une œuvre d'art.
Il est vrai qu'à notre époque tout est art, du plus banal graffiti à l'œuvre d'un débutant. Il suffit d'avoir la chance d'être encensé par le journal local, de recevoir un Prix distribué dans une exposition et, gloire suprême, d'être vu à la télévision ou être interviewé à la radio.
C'est le piège de notre civilisation de consommation, elle a besoin de renouveler continuellement ses « vedettes ». Les artistes rêvent de gloire et ne s'aperçoivent pas qu'ils sont les jouets d'habiles illusionnistes qui vivent de leur crédulité.
Oubliés demain par ceux qui les ont flatté et bien sûr par le public, leur succès éphémère attire quand même des milliers de « candidats avides de gloire », l'appât fonctionne parfaitement bien.
L'art n'est plus que discours, l'œuvre n'a plus d'importance, ce qui donne de la valeur à une oeuvre c'est l'explication qu'en donnent de doctes « gourous phraseurs » éblouissants d'herméticité, là encore, l'esbroufe est devenu un art.
Ceux qui vivent de la crédulité du public et des artistes ne sont pas entièrement responsables, ils se sont adaptés à notre époque qui a perdu son bon sens, tant mieux pour eux.
Pour nombre d'artistes, jeunes ou plus vieux, l'art n'est plus qu'un prétexte à la course à la célébrité, tant pis pour les amateurs d'art.
C'est dramatique de voir tant de talents gâchés pour des futilités, mais combien sommes nous à le regretter ?
Il reste encore des artistes qui ont le courage de couver leur talent, ceux-là n'ont pas besoin de tapages médiatiques ni de discours emphatiques, leurs œuvres parlent pour eux, elles suscitent l'admiration de tous.
Jean-Pierre Mérat